LES BABOUCHES DU
KADI
Au coeur de la médina de Marrakech, tout près des tombeaux Saadiens,
se dresse le
minaret de la mosquée d’ El Mansour ou “mosquée de la kasba”. Au
pied de son
minaret, tout un petit peuple d’artisans s’active autour d’échoppes
représentant
diverses corporations. C’est au coeur de ce quartier que vivait, il y a de
cela fort
longtemps, Youssef le savetier.
Youssef était fabricant de babouches. Tout au long du jour, il découpait
des cuirs,
cousait, martelait, teintait et brodait des babouches de toutes sortes,
dimensions,
couleurs. A la devanture de sa minuscule boutique-atelier s’exposaient
les
babouches de fête agrémentées de paillettes, les babouches de velours
brodé que
portent les citadines, les sandales en cuir de l’Atlas au bout arrondi en
bec de
canard et non pointu, relevées sur le talon, les babouches de cuir rouge
brodé de
cuir blanc de la région d’Aka, et les babouches rigides, blanches ou
jaunes
vernissées que portent les bourgeois.
Le savetier aimait son métier et le faisait gaiement. Il chantait volontiers
en
travaillant, sifflait ou parlait à son chien, sa seule compagnie. L’animal
demeurait
couché à ses pieds durant les heures de travail et lui tenait chaud la nuit
en dormant
contre son flanc. C’était un chien d’une race mal définie, plutôt laid,
mais qui
portait à son maître une affection sans défaut depuis que celui-ci l’avait
recueilli
errant et affamé. La parole lui manquait, mais son regard en disait plus
long qu’un
discours lorsqu’il regardait Youssef : son maître était le seul centre de
son univers.
Le savetier s’était beaucoup attaché à l’animal qui lui vouait une telle
adoration, et
il avait grand plaisir à le sentir près de lui. S’il advenait que le chien
s’écartât un
moment, il lui suffisait de le siffler d’une certaine manière, sur deux
tons, et son ami
revenait aussitôt prendre sa place contre sa jambe. Tout les Marrakchis
[50]
connaissaient Youssef et son chien qui dans leur esprit ne faisaient
qu’un.
Un jour, et ce fut un drame pour Youssef, son chien mourut. Ce
compagnon de tous
ses instants lui manqua terriblement. Il décida que pour en garder un
souvenir
concret il garderait sa peau, la ferait tanner et en ferait une paire de
babouches, la
plus belle qu’il ait jamais fabriquée.
Ainsi fit Youssef.
Il porta la dépouille de son compagnon chez un tanneur de sa
connaissance et lui
demanda de tanner la peau du pauvre animal. Le tanneur fut bien un
peu surpris,
mais promit de faire ce qui lui était demandé.
Quelques mois plus tard, Youssef entrait en possession d’une belle pièce
d’un cuir
épais et très résistant : la peau de son chien.
Il commença alors la réalisation de deux babouches, entièrement
fabriquées avec ce
cuir. Plusieurs épaisseurs de peau solidement collées servirent à faire les
semelles.
Les empeignes y furent découpées et même le fin lacet avec lequel le tout
fut cousu.
Il tenait à ce que cette paire de babouches soit uniquement constituée de
ce qui lui
restait de son chien. Il travailla longuement la forme et la souplesse du
cuir, le teinta
du plus beau jaune, assembla les pièces avec un soin extrême, et tout
cela en pensant
fortement à son ami qu’il avait tant aimé.
Lorsque les babouches furent achevées, Youssef fut très satisfait de son
ouvrage.
Jamais on n’avait vu paire de babouches plus belle, plus solide, plus
souple. C’était
un chef-d’oeuvre. Afin de les essayer, et ayant un peu le sentiment que
son chien
marchait à son côté, Youssef les chaussa et partit se promener. Il
marchait comme
sur un nuage, le cuir en étant épais et souple.
De retour chez lui, heureux et fier de son ouvrage, il déposa ses
babouches à la porte
de son échoppe comme il était accoutumé à le faire, et prit place à sa
table de travail.
Comme il se sentait joyeux, il se mit à siffler doucement un air gai.
Brusquement, il
sentit un frôlement contre sa cheville. Baissant les yeux, il vit ses
babouches à ses
pieds. Un peu surpris, car il avait le souvenir de les avoir laissées à la
porte, il les
prit et les reporta sur le seuil, puis reprit son travail. Très vite, il se remit
à siffloter
et sentit à nouveau un contact contre sa
jambe : les babouches étaient de
retour près
de lui.
Longtemps il resta interdit, réalisant que l’esprit de son chien vivait
encore un peu
dans le cuir et que son sifflement faisait venir ses babouches comme
naguère il
appelait son chien. Il comprit qu’il avait, grâce à l’affection de l’animal,
une paire
de babouches magiques. Fort ému, Youssef tenta une dernière
expérience : il porta
les babouches au bout de sa rue, déserte à cette heure de la journée,
rentra dans sa
boutique, siffla sur deux tons comme il le faisait pour appeler son chien.
Instantanément les babouches furent là.
A partir de ce moment, Youssef eut pour ses chaussures une attention
particulière.
Il les soignait avec grand soin, les gardait près de lui, leur parlait comme
il l’avait
fait avec son ami.
Les babouches ne montraient aucune trace d’usure, elles demeuraient,
où qu’il les
portât, comme neuves.
Alors, l’idée vint à Youssef de se servir des babouches pour jouer des
tours aux
bourgeois de sa ville. Il exposa les babouches magiques à son étalage.
Comme elles
étaient superbes et plus finement ouvragées qu’aucune de celles de ses
confrères
savetiers, il eut beaucoup de demandes. Mais il en exigeait un prix très
élevé afin de
décourager les acheteurs. Enfin, il vit un jour arriver un gros
commerçant qui, plein
de suffisance, lui paya le prix demandé et emporta les babouches.
Le soir même, juste après l’appel à la prière de cinq heures, Youssef vit
passer son
acheteur. Ses nouvelles babouches aux pieds, gonflé d’importance, il se
rendait à la
“mosquée de la kasba”, fort satisfait de lui-même. Le savetier attendit un
moment,
le temps pour l’homme de se déchausser avant de pénétrer dans le lieu
saint puis, du
seuil de son échoppe, siffla sur deux tons. En quelques secondes, les
babouches
furent de retour à la boutique. Il leur donna un léger coup de chiffon,
elles étaient
aussi belles et brillantes que neuves.
Il les remit à l’étalage et attendit le prochain client.
Son premier acheteur avait eu le temps de faire admirer son emplette par
nombre
de ses commensaux. Ceux-ci avaient noté l’adresse de Youssef et se
précipitèrent dès
le lendemain pour faire l’acquisition d’un paire identique. Le premier
arrivé acheta
les babouches. Afin de les faire admirer, il les chaussa à l’heure de la
prière et
Youssef qui voyait passer tous ceux qui se rendaient à la mosquée, les
récupéra peu
de temps après en sifflant sur deux tons.
Ainsi, de jour en jour, les babouches magiques changèrent-elles une
bonne dizaine
de fois de propriétaire.
Mais toutes ces babouches qui disparaissaient au seuil de la mosquée de
el Mansour
commençaient à faire parler dans Marrakech. Les petites gens
s’amusaient à voir
les riches bourgeois qui les traitaient ordinairement avec arrogance se
faire voler
leurs chaussures. D’aucuns commençaient à émettre l’idée d’une
intervention divine
destinée à rappeler les riches à un peu d’humilité. D’autres parlaient
d’un voleur
extraordinairement habile qui déjouait tous les pièges et ne s’attaquait
qu’aux
riches. Bref, voleur ou intervention du Ciel, le petit peuple n’était pas
fâché de ce
qui se produisait et la foule s’amassait devant la mosquée à l’heure des
prières.
Chacun ouvrait grand ses yeux dans l’espoir d’apercevoir le voleur. En
vain.
Chaque jour une paire de babouches disparaissait au nez et à la barbe
de tous. Elles
étaient là, bien rangées au milieu de leurs semblables, et l’instant
d’après elles n’y
étaient plus.
Les victimes des vols se réunirent un jour et allèrent en délégation porter
plainte
auprès du kadi [51]. Celui-ci les rassura, il allait mener son enquête, et
comme tous les
vols avaient été perpétrés à la porte de la même mosquée, il se faisait fort
de prendre le
voleur en flagrant délit. Le kadi surveilla donc les alentours de la
mosquée lors de toutes
les prières. Mais les yeux du kadi n’étaient pas plus aptes que ceux du
peuple à saisir la
fuite des babouches et celles-ci continuèrent de s’évaporer comme par
enchantement.
Les bourgeois étaient de plus en plus furieux, le kadi n’y comprenait
plus rien et le
petit peuple commençait de s’amuser follement, se moquant ouvertement
des uns et
de l’autre.
Le kadi se dit alors qu’il devait reprendre toute son enquête depuis le
début. Il
s’interrogea : pourquoi seules les babouches achetées chez Youssef
disparaissaientelles
?
Il se rendit chez le savetier et acheta les fameuses babouches, ayant tout
de suite
constaté que ces babouches étaient d’une exceptionnelle qualité. Il était
très fier,
intérieurement, d’arborer de si belles chaussures. Lorsque, à l’heure de
la prière, il
se rendit à la mosquée, marchant lentement avec componction, ainsi que
le devait un
kadi, la tête baissée comme s’il méditait profondément, c’était en vérité
pour
admirer ses nouvelles babouches.
Youssef avait vu passer le kadi, marchand fièrement un Coran sous le
bras, se
dirigeant vers la mosquée de el Mansour. Il riait déjà, en lui-même, de la
surprise du
kadi lorsqu’il constaterait que ses propres babouches avaient disparu. Il
attendit un
bon moment, afin de donner le temps au kadi de se déchausser, puis
modula son
sifflement comme il en avait maintenant l’habitude.
Le kadi n’était pas venu à la mosquée pour faire sa prière comme le
pensait Youssef.
Il était bon musulman et avait fait sa prière chez lui avant de venir.
Aussiest-ce
babouches aux pieds qu’il arpentait l’entrée de la mosquée, juste avant
la salle où
les croyants se déchaussent. Il gardait un oeil vigilant sur toutes ces
babouches qui,
par paires, attendaient la fin de la prière pour ramener leurs
propriétaires à
domicile.
Brusquement, le kadi se sentit décoller du sol. Ses pieds l’entraînaient.
Pour rétablir
son équilibre sans lequel il se fût étalé, il dut faire de grands pas, puis
des pas plus
grands encore, et de plus en plus rapides, jusqu’à ce qu’il se fût mis à
courir comme
jamais on n’avait vu courir un kadi. Il avait, d’un geste rapide, remonté
sa jellaba
qu’il tenait haut, à deux mains. Ses babouches le conduisaient, lui
faisaient
descendre en catastrophe les marches qui donnent accès à la mosquée
de el
Mansour, le portaient tout au long de la rue du savetier à grandes
enjambées si peu
compatibles avec la dignité de son état, et le menaient enfin à la
boutique de Youssef
qui le vit arriver avec consternation, transpirant et hors d’haleine, les
yeux agrandis
par la peur.
Ainsi s’acheva la série des vols de babouches au seuil de la mosquée de
el Mansour
de Marrakech.
Le kadi était un brave homme. Passée la colère due à l’émotion de la
course, il rit
beaucoup de l’histoire de Youssef et s’extasia devant ces babouches
magiques nées
de l’amour d’un homme et de son chien. Pour toute punition, Youssef
put garder ses
babouches, à condition de ne plus s’en servir comme il l’avait fait et
d’en fabriquer
une belle paire pour le kadi.
Youssef lui en fit de superbes, que le kadi put arborer fièrement dans
tout
Marrakech, sans craindre de devoir se mettre à courir malgré lui.
Quant aux marrakchis, ils furent enchantés de l’histoire des babouches
magiques et
de la clémence de leur kadi.
Tu me crois si tu veux
Mots-clés:
contes ;legende: maroc
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