Dimanche 13 septembre 2009 7 13 /09 /Sep /2009 22:24

LES BABOUCHES DU KADI

Au coeur de la médina de Marrakech, tout près des tombeaux Saadiens,

se dresse le

minaret de la mosquée d’ El Mansour ou “mosquée de la kasba”. Au

pied de son

minaret, tout un petit peuple d’artisans s’active autour d’échoppes

représentant

diverses corporations. C’est au coeur de ce quartier que vivait, il y a de

cela fort

longtemps, Youssef le savetier.

Youssef était fabricant de babouches. Tout au long du jour, il découpait

des cuirs,

cousait, martelait, teintait et brodait des babouches de toutes sortes,

dimensions,

couleurs. A la devanture de sa minuscule boutique-atelier s’exposaient

les

babouches de fête agrémentées de paillettes, les babouches de velours

brodé que

portent les citadines, les sandales en cuir de l’Atlas au bout arrondi en

bec de

canard et non pointu, relevées sur le talon, les babouches de cuir rouge

brodé de

cuir blanc de la région d’Aka, et les babouches rigides, blanches ou

jaunes

vernissées que portent les bourgeois.

Le savetier aimait son métier et le faisait gaiement. Il chantait volontiers

en

travaillant, sifflait ou parlait à son chien, sa seule compagnie. L’animal

demeurait

couché à ses pieds durant les heures de travail et lui tenait chaud la nuit

en dormant

contre son flanc. C’était un chien d’une race mal définie, plutôt laid,

mais qui

portait à son maître une affection sans défaut depuis que celui-ci l’avait

recueilli

errant et affamé. La parole lui manquait, mais son regard en disait plus

long qu’un

discours lorsqu’il regardait Youssef : son maître était le seul centre de

son univers.

Le savetier s’était beaucoup attaché à l’animal qui lui vouait une telle

adoration, et

il avait grand plaisir à le sentir près de lui. S’il advenait que le chien

s’écartât un

moment, il lui suffisait de le siffler d’une certaine manière, sur deux

tons, et son ami

revenait aussitôt prendre sa place contre sa jambe. Tout les Marrakchis

[50]

connaissaient Youssef et son chien qui dans leur esprit ne faisaient

qu’un.

Un jour, et ce fut un drame pour Youssef, son chien mourut. Ce

compagnon de tous

ses instants lui manqua terriblement. Il décida que pour en garder un

souvenir

concret il garderait sa peau, la ferait tanner et en ferait une paire de

babouches, la

plus belle qu’il ait jamais fabriquée.

Ainsi fit Youssef.

Il porta la dépouille de son compagnon chez un tanneur de sa

connaissance et lui

demanda de tanner la peau du pauvre animal. Le tanneur fut bien un

peu surpris,

mais promit de faire ce qui lui était demandé.

Quelques mois plus tard, Youssef entrait en possession d’une belle pièce

d’un cuir

épais et très résistant : la peau de son chien.

Il commença alors la réalisation de deux babouches, entièrement

fabriquées avec ce

cuir. Plusieurs épaisseurs de peau solidement collées servirent à faire les

semelles.

Les empeignes y furent découpées et même le fin lacet avec lequel le tout

fut cousu.

Il tenait à ce que cette paire de babouches soit uniquement constituée de

ce qui lui

restait de son chien. Il travailla longuement la forme et la souplesse du

cuir, le teinta

du plus beau jaune, assembla les pièces avec un soin extrême, et tout

cela en pensant

fortement à son ami qu’il avait tant aimé.

Lorsque les babouches furent achevées, Youssef fut très satisfait de son

ouvrage.

Jamais on n’avait vu paire de babouches plus belle, plus solide, plus

souple. C’était

un chef-d’oeuvre. Afin de les essayer, et ayant un peu le sentiment que

son chien

marchait à son côté, Youssef les chaussa et partit se promener. Il

marchait comme

sur un nuage, le cuir en étant épais et souple.

De retour chez lui, heureux et fier de son ouvrage, il déposa ses

babouches à la porte

de son échoppe comme il était accoutumé à le faire, et prit place à sa

table de travail.

Comme il se sentait joyeux, il se mit à siffler doucement un air gai.

Brusquement, il

sentit un frôlement contre sa cheville. Baissant les yeux, il vit ses

babouches à ses

pieds. Un peu surpris, car il avait le souvenir de les avoir laissées à la

porte, il les

prit et les reporta sur le seuil, puis reprit son travail. Très vite, il se remit

à siffloter

et sentit à nouveau un contact contre sa

jambe : les babouches étaient de

retour près

de lui.

Longtemps il resta interdit, réalisant que l’esprit de son chien vivait

encore un peu

dans le cuir et que son sifflement faisait venir ses babouches comme

naguère il

appelait son chien. Il comprit qu’il avait, grâce à l’affection de l’animal,

une paire

de babouches magiques. Fort ému, Youssef tenta une dernière

expérience : il porta

les babouches au bout de sa rue, déserte à cette heure de la journée,

rentra dans sa

boutique, siffla sur deux tons comme il le faisait pour appeler son chien.

Instantanément les babouches furent là.

A partir de ce moment, Youssef eut pour ses chaussures une attention

particulière.

Il les soignait avec grand soin, les gardait près de lui, leur parlait comme

il l’avait

fait avec son ami.

Les babouches ne montraient aucune trace d’usure, elles demeuraient,

où qu’il les

portât, comme neuves.

Alors, l’idée vint à Youssef de se servir des babouches pour jouer des

tours aux

bourgeois de sa ville. Il exposa les babouches magiques à son étalage.

Comme elles

étaient superbes et plus finement ouvragées qu’aucune de celles de ses

confrères

savetiers, il eut beaucoup de demandes. Mais il en exigeait un prix très

élevé afin de

décourager les acheteurs. Enfin, il vit un jour arriver un gros

commerçant qui, plein

de suffisance, lui paya le prix demandé et emporta les babouches.

Le soir même, juste après l’appel à la prière de cinq heures, Youssef vit

passer son

acheteur. Ses nouvelles babouches aux pieds, gonflé d’importance, il se

rendait à la

“mosquée de la kasba”, fort satisfait de lui-même. Le savetier attendit un

moment,

le temps pour l’homme de se déchausser avant de pénétrer dans le lieu

saint puis, du

seuil de son échoppe, siffla sur deux tons. En quelques secondes, les

babouches

furent de retour à la boutique. Il leur donna un léger coup de chiffon,

elles étaient

aussi belles et brillantes que neuves.

Il les remit à l’étalage et attendit le prochain client.

Son premier acheteur avait eu le temps de faire admirer son emplette par

nombre

de ses commensaux. Ceux-ci avaient noté l’adresse de Youssef et se

précipitèrent dès

le lendemain pour faire l’acquisition d’un paire identique. Le premier

arrivé acheta

les babouches. Afin de les faire admirer, il les chaussa à l’heure de la

prière et

Youssef qui voyait passer tous ceux qui se rendaient à la mosquée, les

récupéra peu

de temps après en sifflant sur deux tons.

Ainsi, de jour en jour, les babouches magiques changèrent-elles une

bonne dizaine

de fois de propriétaire.

Mais toutes ces babouches qui disparaissaient au seuil de la mosquée de

el Mansour

commençaient à faire parler dans Marrakech. Les petites gens

s’amusaient à voir

les riches bourgeois qui les traitaient ordinairement avec arrogance se

faire voler

leurs chaussures. D’aucuns commençaient à émettre l’idée d’une

intervention divine

destinée à rappeler les riches à un peu d’humilité. D’autres parlaient

d’un voleur

extraordinairement habile qui déjouait tous les pièges et ne s’attaquait

qu’aux

riches. Bref, voleur ou intervention du Ciel, le petit peuple n’était pas

fâché de ce

qui se produisait et la foule s’amassait devant la mosquée à l’heure des

prières.

Chacun ouvrait grand ses yeux dans l’espoir d’apercevoir le voleur. En

vain.

Chaque jour une paire de babouches disparaissait au nez et à la barbe

de tous. Elles

étaient là, bien rangées au milieu de leurs semblables, et l’instant

d’après elles n’y

étaient plus.

Les victimes des vols se réunirent un jour et allèrent en délégation porter

plainte

auprès du kadi [51]. Celui-ci les rassura, il allait mener son enquête, et

comme tous les

vols avaient été perpétrés à la porte de la même mosquée, il se faisait fort

de prendre le

voleur en flagrant délit. Le kadi surveilla donc les alentours de la

mosquée lors de toutes

les prières. Mais les yeux du kadi n’étaient pas plus aptes que ceux du

peuple à saisir la

fuite des babouches et celles-ci continuèrent de s’évaporer comme par

enchantement.

Les bourgeois étaient de plus en plus furieux, le kadi n’y comprenait

plus rien et le

petit peuple commençait de s’amuser follement, se moquant ouvertement

des uns et

de l’autre.

Le kadi se dit alors qu’il devait reprendre toute son enquête depuis le

début. Il

s’interrogea : pourquoi seules les babouches achetées chez Youssef

disparaissaientelles

?

Il se rendit chez le savetier et acheta les fameuses babouches, ayant tout

de suite

constaté que ces babouches étaient d’une exceptionnelle qualité. Il était

très fier,

intérieurement, d’arborer de si belles chaussures. Lorsque, à l’heure de

la prière, il

se rendit à la mosquée, marchant lentement avec componction, ainsi que

le devait un

kadi, la tête baissée comme s’il méditait profondément, c’était en vérité

pour

admirer ses nouvelles babouches.

Youssef avait vu passer le kadi, marchand fièrement un Coran sous le

bras, se

dirigeant vers la mosquée de el Mansour. Il riait déjà, en lui-même, de la

surprise du

kadi lorsqu’il constaterait que ses propres babouches avaient disparu. Il

attendit un

bon moment, afin de donner le temps au kadi de se déchausser, puis

modula son

sifflement comme il en avait maintenant l’habitude.

Le kadi n’était pas venu à la mosquée pour faire sa prière comme le

pensait Youssef.

Il était bon musulman et avait fait sa prière chez lui avant de venir.

Aussiest-ce

babouches aux pieds qu’il arpentait l’entrée de la mosquée, juste avant

la salle où

les croyants se déchaussent. Il gardait un oeil vigilant sur toutes ces

babouches qui,

par paires, attendaient la fin de la prière pour ramener leurs

propriétaires à

domicile.

Brusquement, le kadi se sentit décoller du sol. Ses pieds l’entraînaient.

Pour rétablir

son équilibre sans lequel il se fût étalé, il dut faire de grands pas, puis

des pas plus

grands encore, et de plus en plus rapides, jusqu’à ce qu’il se fût mis à

courir comme

jamais on n’avait vu courir un kadi. Il avait, d’un geste rapide, remonté

sa jellaba

qu’il tenait haut, à deux mains. Ses babouches le conduisaient, lui

faisaient

descendre en catastrophe les marches qui donnent accès à la mosquée

de el

Mansour, le portaient tout au long de la rue du savetier à grandes

enjambées si peu

compatibles avec la dignité de son état, et le menaient enfin à la

boutique de Youssef

qui le vit arriver avec consternation, transpirant et hors d’haleine, les

yeux agrandis

par la peur.

Ainsi s’acheva la série des vols de babouches au seuil de la mosquée de

el Mansour

de Marrakech.

Le kadi était un brave homme. Passée la colère due à l’émotion de la

course, il rit

beaucoup de l’histoire de Youssef et s’extasia devant ces babouches

magiques nées

de l’amour d’un homme et de son chien. Pour toute punition, Youssef

put garder ses

babouches, à condition de ne plus s’en servir comme il l’avait fait et

d’en fabriquer

une belle paire pour le kadi.

Youssef lui en fit de superbes, que le kadi put arborer fièrement dans

tout

Marrakech, sans craindre de devoir se mettre à courir malgré lui.

Quant aux marrakchis, ils furent enchantés de l’histoire des babouches

magiques et

de la clémence de leur kadi.

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Dimanche 13 septembre 2009 7 13 /09 /Sep /2009 22:20

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Le vieux Raho tenait boutique au souk aux bijoux de Taroudannt. Il

était, de tous

les bijoutiers de cette ville réputée pour la beauté de ses bijoux d’argent,

le plus

habile, créatif, talentueux, et ses commensaux eux-mêmes s’accordaient

à dire qu’il

était le meilleur d’entre eux.

Suspendus aux murs de son échoppe, il exposait les bijoux berbères des

tribus du

haut et du moyen Atlas.

Près des “ficas” ciselées, représentant la main de Fatima [29], brillaient

les croix du

sud, les colliers de boules d’ambre jaune qui exhalent leur senteur de

résine quand on les

frotte. Ici, les bracelets ouvragés de multiples façons, torsadés, sculptés,

niellés,

filigranés, incrustés de corail, de grenats ou de cornaline, émaillés,

décorés de côtes

bombées ou de pointes pyramidales. Plus loin, des “nbaïl”, bracelets

ouvrants à charnière,

rivalisaient entre eux de motifs colorés, cloisonnés en filigrane. Là

pendaient les bijoux à

breloques d’argent : pendants d’oreilles, “serdal” frontaux faits de

pièces de monnaie et

de bâtons de corail alternés, cousus sur un bandeau de soie, bijoux de

tête ou de poitrine,

alignant perles de métal filigrané, chaînes torsadées, pièces de monnaie

ancienne, boules

d’ambre ou de corail. Ses bijoux prouvaient son art consommé du

filigrane d’argent, de la

nielle aux fines incrustations d’émail noir, du cloisonné d’émail ou de

pâte de verre

coloré serti de minces parois d’argent.

Mais la meilleure place de son éventaire était réservée aux fibules. De

tous les bijoux

berbères, la fibule est celui qui offre le plus de diversité. Elle se compose

d’une

plaque de métal terminée par une épingle à la base de laquelle se trouve

un anneau

brisé servant à fixer ensemble deux pièces d’étoffe.

L’art de Raho atteignait à la perfection dans la fabrication des fibules. Il

aimait à

ouvrager les petites fibules trilobées, que l’on trouve chez les Aït Atta du

Jbel Sarho

et du Draa, les rondes dont la forme évoque l’empreinte d’un animal et

que les Aït

Haddidou nomment pour cela “’dar n’ouchen” la patte de chacal. Les

triangulaires

n’avaient pas de secret pour lui, non plus que les fibules faites d’une

simple monnaie

ancienne, celles qui évoquent une tortue stylisée, d’autres encore qui

réalisent

l’alliance des formes triangulaires et de l’empreinte animale, en forme

d’étoile, en

losange ou en hexagone. Il excellait dans le travail des fibules de toutes

tailles,

gravées, ciselées, travaillées de multiples façons, pleines ou ajourées.

L’imagination

de l’artiste était inépuisable lorsqu’il s’agissait d’en créer de nouvelles.

Qu’elles

fussent grandes ou petites, rondes, rectangulaires ou représentent un

animal stylisé,

qu’elles fussent évidées ou pleines, toutes étaient d’une exceptionnelle

pureté de

ligne, leurs dessins géométriques d’une merveilleuse précision.

Certaines étaient

uniques, d’autres allaient par paires, reliées par une chaîne d’argent ou

une suite de

plaques aux incrustations d’émail vif, agrémentées de pendeloques

porte-bonheur.

Dans la pénombre de la boutique, tous ces bijoux d’argent luisaient

doucement,

rehaussés çà et là par l’éclat des pierreries et allumaient des éclairs de

convoitise

aux yeux des femmes berbères qui raffolent de ces bijoux dont elles se

parent

volontiers.

Assis à même le sol de terre battue, une petite enclume entre les jambes,

Raho

travaillait tout au long du jour.

C’était un homme déjà âgé, mais qui avait gardé beaucoup de verdeur. Il

ressentait

toujours une grande attirance pour les femmes et lorsqu’il en voyait une

à son goût,

il tentait de la séduire, fut-ce au prix d’un de ses bijoux. Les méchantes

langues de

Taroudannt disaient même qu’un certain nombre des bijoux

qu’arboraient les

élégantes de la ville n’avaient pas été acquis contre monnaie sonnante,

ce qui

plaidait pour le bon goût de Raho et contre la fidélité féminine.

On disait aussi de Raho que, maître des arts du feu par son travail de

l’émail et du

métal moulé, il était un peu sorcier et savait préparer des mixtures

propres à lui

assurer la docilité de celles qu’il convoitait.

Dans la rue où Raho exerçait sa profession, vivait un jeune couple. Ces

jeunes gens

habitaient là en compagnie d’une vieille femme, bossue et édentée, qui

avait été la

dada [30] de la jeune femme durant son enfance et lui tenait lieu de

domestique, de

confidente, d’amie. Ce couple était très uni. Le jeune homme avait pour

sa jeune épouse

les yeux de l’adoration, et elle lui portait un amour similaire.

Or il se trouve que Raho devint un jour éperdument amoureux de la

jeune femme

qui était, il est vrai, fort belle. Il la voyait souvent passer devant son

échoppe,

s’arrêter pour contempler ses bijoux. Il ne rêvait plus que d’elle. Tout

autre femme

le laissait indifférent, voire lui paraissait odieuse. Il n’avait plus en tête

que sa belle

voisine et, en faisant son travail de joaillier, cherchait désespérément de

quelle façon

il pourrait bien entrer en contact avec elle.

Le hasard lui facilita la tâche.

Un jour où il avait réalisé un profit inattendu, le jeune homme revenant

chez lui

pénétra dans la boutique de Raho qui était sur son chemin, et se mit en

devoir de

choisir une fibule pour sa femme. Raho le conseilla afin qu’il jetât son

dévolu sur la

plus belle. Une subite inspiration lui dicta sa conduite.

« - Tu dois prendre cette fibule-ci, dit-il au jeune homme, c’est la plus

belle de toutes

mes fibules. Tu n’en trouverais pas une aussi belle en parcourant tout le

Maroc. De

plus, je vais te faire un bon prix, parce que tu es mon voisin et que tu

m’es

sympathique. Mais reviens la chercher demain seulement, car je viens de

voir un

tout petit défaut, ici, et je veux que cette fibule soit parfaite pour toi et

pour ta

femme».

Comme effectivement la fibule était fort belle et que le prix annoncé lui

paraissait

dérisoire pour un si beau bijou, le jeune homme accepta de revenir le

lendemain

chercher le cadeau pour sa femme.

A peine le jeune homme fut-il sorti de son échoppe, Raho ferma

boutique et se mit

avec application à un travail bien particulier.

En tout premier lieu, il lima finement la pointe de l’épingle de la fibule,

jusqu’à la

rendre extrêmement pointue et piquante. Il alluma un feu sur son

canoun [31], mit à

mijoter une décoction de plantes de lui seul connues, ajouta des poudres,

récita au-dessus

du mélange une longue litanie de formules incompréhensibles, et

lorsque le philtre fut fin

prêt, y trempa la pointe de l’aiguille de la fibule. Une minuscule goutte

ambrée y resta

accrochée : demain, se piquant avec la fibule, sa belle voisine

deviendrait follement

amoureuse de lui. Il ne lui resterait qu’à cueillir le beau fruit.

Se frottant les mains de contentement, Raho se coucha en pensant qu’il

avait

fortement dosé ses mélanges et que la durée du philtre n’en serait que

plus longue.

Le lendemain, en revenant chez lui, le jeune homme pénétra de nouveau

dans la

boutique du joaillier qui l’attendait avec impatience. Raho lui remit la

fibule

enveloppée dans une pièce de tissu. L’homme paya le prix convenu et

rentra chez lui

fort satisfait.

A la vieille dada qu’il trouva dans l’entrée, il demanda où se trouvait sa

maîtresse.

La vieille lui répondit qu’elle venait de sortir pour faire une course et ne

saurait

tarder. Tout en lui répondant, elle ne quittait pas des yeux le petit paquet

enveloppé

de tissu que le jeune homme tenait à la main. Cette vieille était d’une

grande

curiosité. Elle se doutait bien qu’il y avait là un cadeau pour sa

maîtresse, mais la

forme extérieure ne lui révélait rien du contenu, et son envie de savoir

en était

exacerbée. Le jeune homme posa le paquet sur une table basse de

l’entrée et lui

demanda de le prévenir dès que sa femme rentrerait.

La vieille ne tarda pas à prendre le paquet dans sa main et à le tâter sur

tout son

pourtour afin de sentir la forme de l’objet qu’il contenait. A peine avaitelle

commencé, elle sentit une vive piqûre au bout de l’un de ses doigts. Elle

étouffa un

cri et n’eut que le temps de remettre l’objet en place : sa maîtresse venait

de rentrer.

Elle alla en avertir son maître qui se précipita, prit le paquet sur la table

basse et

l’offrit à sa femme. Ravie, celle-ci l’ouvrit et poussa une exclamation de

joie.

La vieille vit qu’elle avait été piquée par l’épingle de la fibule. «- Allons,

se dit-elle,

ce ne sera pas bien grave», et elle recommença à vaquer à ses

occupations.

Dans la nuit, la dada se réveilla avec une étrange impression. Elle se

souvint

vaguement qu’elle avait rêvé du bijoutier du coin de la rue, le vieux

Raho. Elle

voulut se rendormir, mais l’image du bijoutier s’imposait sans cesse à

elle dès que le

sommeil commençait à venir. Cette image lui semblait de moins en

moins odieuse,

puis elle lui sembla plaisante, enfin elle ne put plus s’en détacher. Et elle

dut bien

s’avouer qu’elle était amoureuse du vieux Raho.

Au matin, elle mit ses plus beaux atours, se badigeonna de parfum, colla

à l’huile

d’argane quelques-uns de ses cheveux en accroche-coeur sur son front

et sortit pour

aller rendre visite à Raho en sa boutique.

De son côté Raho, certain de l’efficacité de son philtre d’amour, avait

soigneusement

peigné sa barbe, l’avait humectée d’eau de rose et attendait la visite de

sa belle

voisine.

Lorsqu’il vit entrer la vieille femme qu’il savait être la dada de son

égérie, il ne

douta pas qu’elle lui apportait un message de celle-ci. Mais la vieille ne

lui délivrait

aucun message et secontentait de lui rouler des regards énamourés. Tout

d’abord,

Raho ne s’aperçut de rien, loin de penser que cela pût arriver. Enfin,

l’attitude de la

vieille devint si évidente, ses paroles si claires, que le bijoutier comprit ce

qui s’était

passé.

« - Tu es encore un bien bel homme disait la vieille, bossue et édentée.

Moi, je ne suis

pas mal non plus. J’ai pensé que nous pourrions unir nos deux

vieillesses, et

d’ailleurs il y a longtemps déjà que je te regarde et je crois bien que je

suis

amoureuse de toi».

Raho eut le plus grand mal à la mettre à la porte. Il ferma boutique et

voulut sortir.

La vieille le suivit partout. Il se cacha chez lui. Elle l’attendait devant sa

porte,

disant à tous qu’elle l’aimait et que sans doute ils se mettraient bientôt

en ménage.

Raho fut bientôt la risée de toute la ville.

Les Roudanis] qui connaissaient bien Raho s’amusaient follement à

l’idée qu’il s’était

pris à son propre piège. Et ils se moquaient ouvertement de lui.

Il ne pouvait plus faire un pas sans que cette femme fût collée à lui. Elle

le harcelait

où qu’il allât. Il en rêvait la nuit dans ses cauchemars et la retrouvait au

matin dans

sa réalité, devant sa porte.

N’en pouvant plus, il décida de quitter la ville et dut le faire nuitamment

de crainte

de voir la vieille se joindre à ses bagages.

Nul, jamais, ne le revit à TaroudTaroudannt.

Tu me crois si tu veux.

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Dimanche 13 septembre 2009 7 13 /09 /Sep /2009 22:17

Aïsha Kandisha

FANTASTIQUES DU SOUSS

par Atanane Aït oulahyane

Actuellement encore, cette sulfureuse histoire continue de persister du Nord

au Sud du Maroc, et bien au delà ; les gens se la racontent parfois les longs

soirs d’hiver, comme une légende pour grandes personnes, en prenant bien

soin d’éviter la présence des enfants, pour ne pas les effrayer ; même les

esprits les plus éclairés, les hommes les plus courageux éprouvent un certain

frisson en entendant prononcer ce nom terrible : « Aïsha Kandisha » !

Mais qui était- elle ? Une femme ensorcelée ou un génie ? Quelle était donc

sa malédiction ? Les gens se montreront toujours réticents à en parler, et si

l’on insiste un peu plus, il n'aurait toujours quelqu’un qui en aurait entendu

parler et le plus hardi des conteurs, celui qui semble le plus connaître les faits

racontera que par les nuits sans lune, surtout dans les campagnes, aucun

homme, surtout s’il fut jeune et en âge d’être marié ne devait s’aventurer seul

dehors, et s’il se trouvait contraint de le faire, il ne devait surtout pas oublier

de se munir d’une lame, n’importe laquelle, un poignard, un couteau ou un

rasoir, grand ou petit, tranchant ou rouillé, qu’il devait rapidement planter

dans le sol, dès que lui apparaissait cette séduisante créature féminine, aux

pieds semblables aux sabots d’une chèvre ! il ne devait surtout pas succomber

à son charme irrésistible, car cette apparition était d’une beauté

incomparable, les cheveux couleur de feu retombant sur des épaules

blanches, à peine vêtue, elle susurrait d’une voix charmeuse le nom de sa

victime qu’elle connaît, et elle se plaît à lui rappeler quelque détail secret de

sa vie ; le malheureux qui tombe sous à son charme la suit, inconscient de

tout danger, et ne revient plus jamais parmi les siens ! Combien de jeunes

avaient ainsi disparu et que l’on ne revit plus ! Imprudents, ils sortirent seuls

la nuit, et rencontrèrent assurément cette femme fatale qui les avait entraînés

avec elle au royaume de l’ombre d’où l’on ne revient jamais. Rares furent les

rescapés qui revinrent relater l’insoutenable rencontre : quelques- uns, s’ils

parvinrent à se délivrer de l’ensorcelante créature succombèrent malgré tout

à la terreur qu’ils ressentirent, ou devinrent fous, livrés à leur démence,

errants par les chemins…

C’est ce qui advint de Moh, un brave gaillard d’une trentaine d’années ; il

portait sa malheureuse histoire comme un lourd secret dont il ne parlait

jamais, de peur de revivre l’abominable aventure qui lui arriva une nuit. Il

raconta cette rencontre cauchemardesque une seule fois, à l’aube, lorsqu’il

atteignit à moitié fou d’épouvante la première maison qu’il trouva sur son

chemin. Le jeune homme fut accueilli tout tremblant, le visage blême, par ses

voisins alarmés et une fois qu’il eut bu un verre de thé brûlant il parla de

l’étrange femme qui lui était apparue sous un olivier, à proximité de la

rivière. Personne n’osa l’interrompre quand il commença à raconter les faits

d’une voix haletante, tellement il semblait avoir hâte de se débarrasser au

plus vite de sa vision nocturne :

« Je rentrais hier chez moi, après avoir dîné chez les Aït Oumlil… Le soleil

venait de se coucher, nous étions exténués par une rude et longue journée

d’abattage des blés ; nous avions rentré le foin et je devais repartir seul car je

devais ramener le mulet et aider à la moisson qui n’était pas toujours

terminée chez nous. On me retint, bien sûr, et j’aurais dû écouter le père Aït

Oumlil qui me demanda de dormir chez lui et de l’accompagner le

lendemain, puisqu’il devait à son tour venir nous aider. Je n’avais écouté que

ma raison, ne désirant trop m’attarder chez mes hôtes ; j’avais donc

harnaché mon pauvre mulet, encore plus fatigué que moi, et j’entrepris de

traverser la forêt des Ida- ou- Kazzou ; la nuit venait de tomber mais je ne

craignais rien ; mon mulet suivait docilement le chemin, je n’avais même pas

à le guider ni à le contraindre à aller plus vite, on aurait dit qu’il était plus

pressé que moi de retrouver sa paille, son étable et de se reposer avant une

autre laborieuse journée…

Malgré la tombée de la nuit la lune éclairait suffisamment la route, il faisait

encore chaud et les cigales emplissaient la forêt de leur vacarme

assourdissant. Je n’y prêtai pas attention, bien au contraire, leur chant me

berçait, m’engourdissait davantage. justement je m’éveillai de ma

somnolence lorsque ce bruit familier cessa brusquement. Mon mulet, qui fut

placide jusqu’à ce moment parut nerveux ; il secouait la tête, renâclait, les

oreilles dressées et rigides, comme s’il entendait quelque bruit dans cette

pénombre et ce silence étranges.

Je fus parcouru par un frisson subit lorsque il me sembla entendre une voix à

peine audible gémir… Mon nom ! C’était la voix d’une femme qui

m’appelait, elle semblait être dans la détresse, et je crus reconnaître son

timbre si familier ! Malgré l’attitude inhabituelle de mon mulet qui s’affolait

et cette voix mystérieuse et douce qui me réclamait je me ressaisis de ma

frayeur et voulus découvrir malgré tout d’où venait cet appel, car une

personne que je connaissais certainement avait besoin d’aide…

Et c’est alors qu’elle m’apparut, tellement belle et saisissante, vêtue d’un

voile blanc étincelant, debout à côté d’un olivier. Je sautai de ma selle car ma

monture semblait pétrifiée et ni ma harangue, ni mes coups ne semblaient

vaincre sa détermination de ne plus avancer. Je me dirigeai, comme subjugué

vers elle car sa silhouette fine, sa voix cristalline ne pouvaient être que celles

d’une jeune fille que je connaissais ; j’en fus convaincue lorsque je vis son

magnifique visage, légèrement éclairé par un rayon de lune ; ses cheveux

flamboyants d’un roux orangé ondulaient sur ses frêles épaules et

retombaient comme un châle de feu sur sa poitrine, jusqu’à ses larges

hanches… Elle avança son bras gauche dénudé vers une branche qu’elle

semblait tenir et tendit vers moi sa main droite en me regardant, en me

souriant affectueusement comme pour m’inviter à m’approcher davantage .

Je fis alors quelques pas vers elle et ô stupeur ! Il me sembla reconnaître

nettement Danna, une jeune fille de mon voisinage, dont j’étais éperdument

amoureux et que je rêvais d’épouser… Mais elle était morte depuis longtemps

! Emportée subitement par une méningite fulgurante, pure et vierge, sans que

nos projets d’épousailles se concrétisent !

Mes cheveux se dressèrent littéralement sur ma tête et mon coeur battit

comme un tambour fou dans ma poitrine et il me sembla qu’il allait sortir par

ma gorge suffocante ou rompre. J’eus un éclair de lucidité et je réalisai qu’il

ne pouvait s’agir que d’une seule créature, la terrible, l’ensorceleuse Aïsha

Kandisha, la maudite ! Je fus liquéfié d’une terreur mortelle ; elle se rendit

compte de mon effroi et cessa de sourire ; elle se fit plus pitoyable, plus

cajoleuse et d’une voix déchirante elle me supplia d’approcher d’elle : «

Moh, Moh, m’implora - t – elle, ô fils de mes voisins, ne me reconnais – tu

pas ? Ne te rappelles – tu plus de moi ? Aide – moi, je t’en supplie, donne –

moi la main… ».

Je fus sur le point de céder à son appel irrésistible, de lui tendre ma main, je

ne savais plus que faire, je récitai intérieurement des prières, ce qui me

redonna un peu plus d’assurance ; je voulus lui dire quelque chose, la

conjurer de disparaître, crier que Dieu me protège d’elle, de Satan et de tous

les diables, mais aucun son ne sortit de ma gorge nouée. Plus je baissai la

main vers ma ceinture pour empoigner mon couteau plus sa physionomie se

transformait affreusement. Mon mulet derrière moi s’ébrouait, frappait le sol

de ses sabots, comme s’il me suppliait de reprendre courage ; lorsque enfin je

touchai la poignée de ma lame je vis son beau visage se changer en un rictus

hideux et une grimace affreuse la tordre de dépit et de colère !

Elle détacha enfin son bras de l’arbre et s’avança lentement vers moi ; c’est

alors que je pus voir ses pieds apparaître sous le drapé ample de son voile :

c’était deux sabots noirs et fourchus, pareils à ceux d’un bouc, recouverts

d’un poil luisant qui montait jusqu’à ses chevilles. Sa démarche était

maladroite, sautillante, elle fit un bond, se rua sur moi mais avant qu’elle

m’atteignit je me jetai brusquement à terre et plantai la pointe de mon

poignard dans le sol ! Elle hurla de douleur comme si ce fut elle qui était

touchée à mort. Je m’agrippai désespérément à la poignée de ma lame et ne

bougeai plus, terrorisé, replié sur moi – même, fermant de toutes mes forces

mes yeux pour ne plus voir l’ignoble créature qui se démenait autour de moi,

en vociférant de fureur !

Je sentais l’air qu’elle remuait de ses bras et de son voile et j’entendais son

terrible souffle, comme un sifflement de vipères au dessus de ma tête, ponctué

de cris de souffrance. Elle me suppliait de la délivrer, en retirant la lame

plantée dans le sol, car aussi longtemps que je resterais ainsi elle souffrirait

et ne pourrait rien faire. Je refusai d’obéir à ses déchirantes supplications, de

peur qu’elle ne tint pas parole. Je l’entendis alors me promettre tout ce que je

voulais, la puissance et la jeunesse, un coffre rempli de pièces d’or et

d’argent, mais rien ne m’importait plus à ce moment que d’avoir la vie sauve

et que cessât au plus vite cet insoutenable cauchemar, que les choses

redeviennent normales, qu’elle disparaisse au plus vite et que je l’oublie !

Je ne voulais négocier avec une diablesse, de peur de perdre mon âme et ma

raison et ni la puissance ni la richesse ne m’ont jamais séduits. avec la force

du désespoir je réussis à articuler quelques paroles, à lui dire que je ne

désirais rien et la suppliai, en invoquant le nom de Dieu, de s’en retourner

d’où elle venait. De mes mains tremblantes je relevai légèrement la pointe de

la lame du sol et osai ouvrir mes yeux. Je vis alors sa silhouette s’enfuir

comme une nuée blanche puis disparaître parmi les troncs d’arbres, du côté

de la rivière ; je restai encore longtemps agenouillé à ma place, tremblant de

tous mes membres, mains agrippés à mon poignard, récitant des louanges à

Dieu pour avoir eu pitié de moi.

Je repris peu à peu mon calme et lorsque je réalisai que tout était vraiment

fini je me suis finalement relevé ; je regardai les arbres immobiles et muets

qui avaient assisté à l’étrange scène, la lune et les étoiles qui continuaient de

scintiller, comme d’habitude, comme si rien d’extraordinaire ne s’était

passé ; puis je me rappelai d’où je venais, où j’allais, et je pensai à mon

mulet. Il s’était éloigné à une petite distance et s’était mis derrière le tronc

abattu d’un arganier, comme pour se protéger en se cachant là.

Je m’empressai de le monter pour quitter au plus vite ce lieu maudit qui était

encore tout imprégné de cette diabolique présence. Je ne savais plus où

j’allais… Revenir d’où je venais ? Rentrer chez moi et continuer mon chemin

comme si rien ne s’était passé ? Je talonnai ma monture et sortis de

l’obscurité lugubre de la forêt. Je savais qu’il y avait un hameau à proximité

et c’est vers là que je me suis dirigé sans plus hésiter, car j’étais encore trop

obsédé par l’effroyable apparition et je voulais rapidement retrouver des

humains, la lumière, la vie… »

Personne autour de Moh ne bougeait ni n’osait interrompre le silence qui

suivit son récit ; la lumière des bougies ondulait sur les visages aux yeux

grands ouverts, aux bouches bées ; tous ressentaient la peur encore palpable

qui l’étreignait et demeuraient assis, groupés autour de lui, figés comme sous

l’emprise d’un charme maléfique. Un vieillard qui semblait impassible se

rabroua, se redressa le premier à l’aide de sa canne et d’une voix calme et

autoritaire il ordonna à l’auditoire de se relever et de vaquer à ses

occupations. Le jour se levait et il y avait tant à faire à la maison ; tous lui

obéirent et le laissèrent seul avec le jeune homme qui semblait toujours livide,

le regard absent, absorbé par le jeu de l’ombre et de la lumière des bougies

sur le mur.

Le vieillard prit une épaisse couverture de laine qu’il étendit sur le jeune

homme, couché sur une simple natte. Il éteignit ensuite les bougies et le

laissa dormir. Tard dans la journée il se réveilla et émit le désir de rentrer

chez lui ; on lui attela son mulet et le vieillard, qui semblait encore vaillant

pour son grand âge souhaita l’accompagner. Malgré les protestations polies

du jeune homme il se fit harnacher une belle jument et tous deux partirent.

Bien des jours après cet événement Moh ne sortait plus de chez lui ; il ne

travaillait plus, non par paresse ou maladie, mais sa famille désirait le

préserver des grands efforts ; ils voulaient lui laisser tout le temps nécessaire

pour qu’il se remette de sa terrible expérience ; en effet, il ne parlait guère,

ou rarement, pour dire seulement qu’il allait bien, qu’il ne fallait surtout pas

le déranger ni plus jamais lui reparler de son étrange nuit.

Il semblait complètement changé : du jeune homme dynamique qu’il était,

toujours présent pour aider son entourage, ou bavarder, blaguer avec ses

amis, il devint un être pensif, silencieux, restant de longues heures sur la

terrasse à mâchouiller des brindilles de paille, à méditer on ne savait quoi. Il

pensait moins à la diablesse à la chevelure rousse qui avait failli l’emmener

on ne sait vers quel abîme, qu’au souvenir de la belle Danna qu’elle avait fait

renaître violemment en lui.

« Danna, Danna… » Répétait – il souvent, quand il se croyait seul sur la

terrasse, ou dans sa chambre. Les enfants qui restaient avec lui à la maison

et qui l’épiaient l’avaient souvent entendu répéter inlassablement ce nom, qui

semblait être sa seule raison de vivre. Il était devenu ensorcelé, disait – on

dans son entourage. On l’emmena chez un médecin de la ville qui s’était

déclaré incapable de le guérir, puis chez tous les marabouts de la région, on

convoqua les uns après les autres tous les guérisseurs de la contrée pour le

sauver de son délire, mais en vain…

Il dépérissait jour après jour, et paraissait complètement détaché du monde

des vivants. Il semblait irrémédiablement perdu, "habité" comme disent les

anciens. Petit à petit plus personne ne prenait soin de lui, non qu’on le

négligeât, mais il refusait absolument d’être approché, et se débattait dès

qu’on le forçait ; il n’était apaisé que lorsqu’on le laissait seul, livré à ses

divagations et à ses songes ; une barbe hirsute et sale avait envahi son visage

et sa tunique qu’il ne changeait plus était devenue sale, durcie par la crasse

et la boue. Son entourage qui n’avait plus d’emprise sur lui se désintéressa

peu à peu de lui et on le laissa errer à sa guise ; certains le rencontraient

vagabondant sur les sentiers, très loin de son hameau et parfois, on le

retrouvait seul dans le cimetière, prostré devant une tombe portant l’épitaphe

consacrée :

« Tout ce qui est de ce monde retourne au néant et ne demeure que la face de

ton Dieu glorieux et généreux », suivie du nom de la défunte : « Danna bent

Salem, décédée le… »..: Aîsha Kandisha, de Atanane Aït Oulahyane :.

Par Mémoires de Jadati
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Dimanche 13 septembre 2009 7 13 /09 /Sep /2009 21:55

C’était il y a longtemps. Tous les soirs, au

coucher du

soleil, les grand-mères réunissaient leurs

petits-enfants

autour d’elles. Qu’elles soient Arabes ou

Berbères,elles

avaient en mémoire des dizaines de légendes...

Chaque culture avait ses codes. Les berbères ont

construit

leurs contes allégoriques en s’inspirant du monde

animalier. Les arabes, plus littéralités, s’en

sont tenus à

des personnages humains.

Assis à leurs pieds, les enfants écoutaient leurs

grand mères

leur raconter des histoires de bêtes qui parlent

de

héros du passé, d’hommes et femmes à la grande

sagesse...

C’est ainsi qu’elles leur apprenaient les leçons

de la vie.

Ces contes sont aujourd’hui,pour la plupart,

oubliés. Ces

"hajjayates"(en arabe), contes populaires,

pourraient être

considérés comme une mythologie du Maroc.

Et si on en redécouvrait quelques uns ?

Il était une fois...

Par TOULMOND CHANTAL
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